Un jeu de héros et de dieux
Les origines légendaires

Bien avant que l'archéologie ne s'en mêle, le fidchell (aussi orthographié fidcheall ou ficheall) existait déjà dans l'imaginaire irlandais. On le retrouve cité dans les grands récits médiévaux, du Cycle d'Ulster à celui des rois, toujours associé aux figures les plus prestigieuses : héros, druides et souverains s'y affrontent entre deux batailles ou deux amours.

La tradition prête son invention au dieu Lugh, personnage aux talents multiples que les textes décrivent comme artisan, forgeron, harpiste, magicien et poète tout à la fois. Dans le récit de La Courtise d'Étaín, le dieu Midir se présente au roi Eochaid pour lui proposer une partie ; le plateau qu'il apporte est fait d'argent, de pièces d'or, et chacun de ses angles est serti d'une pierre précieuse — signe de la valeur symbolique accordée à ce jeu dans la société aristocratique de l'Irlande ancienne.

Le héros Cúchulainn lui-même est décrit comme un joueur habile, et la maîtrise du fidchell figure, aux côtés du maniement des armes et de la poésie, parmi les qualités attendues d'un noble accompli. Mais aucun de ces textes ne décrit précisément les règles : le fidchell reste, dans la littérature, un jeu que l'on nomme sans jamais l'expliquer.

La découverte de Ballinderry
Comté de Westmeath, 1932

C'est en 1932, lors de fouilles menées sur un crannóg — une habitation lacustre typiquement irlandaise, bâtie sur une île artificielle — près de Ballinderry, au cœur du comté de Westmeath, qu'un plateau de jeu en bois fut mis au jour. Le site, occupé de la fin du IXe au XIe siècle, semble avoir été la résidence d'un personnage de haut rang, peut-être même un roi local, à en juger par la richesse des objets retrouvés alentour.

Conservé grâce aux conditions humides et privées d'oxygène de la tourbière environnante, le plateau a traversé plus de mille ans sans se décomposer entièrement — un cas presque unique pour un objet en bois de cette époque. Taillé dans de l'if, il forme une grille carrée de sept cases sur sept, soit quarante-neuf trous destinés à recevoir des pièces à cheville. Le trou central et les quatre trous d'angle sont soulignés par des arcs gravés, comme pour marquer leur importance particulière dans le jeu.

Ses bords portent un décor raffiné : deux têtes sculptées, probablement des poignées, et huit panneaux d'entrelacs. Certains motifs suivent un tressage simple à cinq ou six brins, tandis que deux panneaux, situés en diagonale, arborent des chaînes d'anneaux dans le style scandinave dit de Borre — signature artistique que l'on associait autrefois à l'île de Man, avant de la relier plus largement au monde viking présent en Irlande à cette époque.

Fiche de l'objet
Découverte1932
LieuCrannóg de Ballinderry, Co. Westmeath
DatationIXe – XIe siècle
MatériauBois d'if
Grille7 × 7 (49 trous)
DécorEntrelacs, style de Borre
ConservationNational Museum of Ireland, Dublin
Fidchell, brandub et hnefatafl
Un jeu, ou toute une famille de jeux ?

La question divise encore les spécialistes. Le Musée national d'Irlande présente aujourd'hui le plateau de Ballinderry comme un objet lié au hnefatafl, le « jeu du roi » pratiqué par les peuples scandinaves : une partie asymétrique où un roi entouré de quelques défenseurs, posté au centre du plateau, doit atteindre un angle pour gagner, pendant qu'une troupe plus nombreuse d'attaquants cherche à l'encercler.

D'autres chercheurs y voient plutôt une variante locale du fidchell, ou de son cousin plus tardif le brandub — littéralement le « corbeau noir » — mentionné dans les textes irlandais à partir du XIIe siècle. Les deux hypothèses ne s'excluent pas forcément : l'Irlande du haut Moyen Âge, terre de rencontre entre populations gaéliques et colons scandinaves installés le long des côtes, a pu voir ses propres jeux de plateau se mêler aux pratiques ludiques venues du Nord.

D'autres plateaux du même type, aux dimensions variables (7, 9, 11 ou même 19 cases de côté), ont été retrouvés ailleurs dans le monde nordique et les îles Britanniques, notamment aux Orcades — renforçant l'idée d'une vaste famille de jeux de stratégie, apparentés au hnefatafl, qui dominèrent l'Europe du Nord avant l'arrivée des échecs.

Le mystère des règles
Ce que l'on ignore encore

Aucun manuscrit médiéval ne détaille précisément la manière de jouer au fidchell. Ce silence a nourri, depuis le XXe siècle, de nombreuses tentatives de reconstitution, s'appuyant à la fois sur la forme du plateau de Ballinderry, sur les rares indices littéraires et sur les règles mieux documentées des jeux de tafl scandinaves — en particulier le tablut, décrit au XVIIIe siècle par le naturaliste suédois Carl von Linné.

Le principe généralement retenu pour ces reconstitutions modernes reprend la logique du « jeu du roi » : une pièce centrale à protéger ou à capturer, un déséquilibre volontaire entre le nombre d'attaquants et de défenseurs, et une victoire qui se joue soit par encerclement du roi, soit par sa fuite triomphale vers un angle du plateau.

« Quel est ton nom ? » demanda Eochaid. « Pour jouer au fidchell avec toi », répondit Midir. D'après le récit médiéval irlandais de La Courtise d'Étaín

Le mot moderne ficheall désigne aujourd'hui, en irlandais, le jeu d'échecs — un glissement de sens qui témoigne de la place symbolique conservée par ce jeu ancien dans la mémoire collective, bien après la disparition de ses règles originelles.

Repères chronologiques
Du mythe à la vitrine du musée